Publié le 2 Sep 2026 · Par Cyril Forestier · Temps de lecture ~38 min.
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Ce que le TRAIL fait à la MONTAGNE – Partie 1
Sommaire
L’UTMB vient de refermer ses portes. Du 24 au 30 août, Chamonix a vu défiler des milliers de coureurs, et encore plus de spectateurs, spectatrices, accompagnants et accompagnantes.
Dans six semaines, deux autres monuments du trail se tiendront le même week-end, du 15 au 18 octobre. Du côté de La Réunion, on retrouvera la Diagonale des Fous. Elle traversera un périmètre inscrit à l’UNESCO depuis 2010, celui des Pitons, cirques et remparts, c’est-à-dire un territoire qui couvre plus de 40 % de l’île. En métropole, on aura le Festival des Templiers qui remplira au même moment les causses autour de Millau, dont le causse Noir et le causse du Larzac, inscrits eux aussi depuis 2011 à l’UNESCO.
Pour rappel, l’UNESCO est l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture. Depuis la convention de 1972, elle inscrit sur une liste du patrimoine mondial les sites jugés d’une valeur universelle exceptionnelle, et les États qui les abritent s’engagent alors à les protéger. Les Pitons, cirques et remparts de La Réunion y figurent au titre de critères naturels, pour leurs paysages et pour leur biodiversité. Les Causses et les Cévennes y figurent au titre de critères culturels, comme paysage façonné par trois millénaires d’agro-pastoralisme.
Pour revenir sur ces courses, ça veut dire que des milliers d’athlètes vont donc traverser des espaces protégés en quelques semaines. Les Templiers parlent de 13 000 coureurs et coureuses au total. Le Grand Raid, toutes courses confondues, réunit environ 6 000 athlètes, dont 3 000 sur la seule Diagonale des Fous. La question de l’impact revient à chaque édition, sur les réseaux et parfois dans la presse locale, qui eux-mêmes participent d’ailleurs, directement et indirectement, aux impacts totaux des événements. Et souvent, cette question repart aussi vite qu’elle est arrivée.
Que pensent vraiment les pratiquants de montagne ?
En 2023, une équipe française a publié un article dont le titre reprend une phrase entendue en entretien, à savoir « s’ils étaient vraiment dérangés, ils partiraient ». Ce raisonnement, qu’on retrouve souvent, est que si les animaux présents dans ces lieux vous voient mais ne quittent pas le secteur, ils s’accommodent de votre passage. Léna Gruas et ses collègues n’ont pas recueilli cette phrase par hasard. Ils ont interrogé 2 050 pratiquants sur 17 sites de quatre massifs des Alpes du Nord, à savoir les Bauges, Belledonne, les Aiguilles Rouges et la Vanoise.
Le résultat qui m’a le plus frappé est une contradiction. D’une part, 82 % des personnes interrogées jugent nécessaires des limitations dans le temps ou dans l’espace pour protéger la nature, sa faune et sa flore. D’autre part, la majorité juge aussi que les sports de montagne devraient se pratiquer sans aucune limitation. Dans les faits, 57 % connaissaient les zones de tranquillité pour la faune, et parmi eux 42 % déclaraient les éviter systématiquement. Un quart de l’échantillon à peine connaît donc ce type de dispositif et le respecte vraiment.
Est-ce que ma pratique coûte quelque chose à la montagne ?
Enfin, la plupart des personnes interrogées estiment que leur pratique n’a pas d’effet négatif tant que les pratiquants ne se présentent pas en foule. Si on m’avait posé la question, je n’aurais pas su répondre je pense. Je suis quelqu’un qui s’interroge énormément sur ses pratiques personnelles, et qui a déjà fait beaucoup de choix pour diminuer drastiquement son impact, mais sur ce point-là, je n’ai pas la réponse. Est-ce que ma pratique coûte quelque chose à la montagne, sa faune, sa flore, ou pas ? Et si oui, comment, pourquoi exactement, et est-ce que je peux faire mieux, tout en profitant pleinement de ce sport et de ces espaces que j’aime tant ?
Pour répondre à tout ça, j’ai regroupé 22 études, et je vous propose de les parcourir en quatre temps. Nous parlerons d’abord de la faune, qui concentre l’essentiel des données, puis des sentiers et de la flore. Nous verrons ensuite ce que nous transportons sans le savoir, à savoir des graines et des microplastiques, et enfin l’impact carbone. Et vous verrez que même si la littérature scientifique propre au trail est limitée et parfois contradictoire, en cherchant correctement un peu plus largement, on peut trouver beaucoup de réponses pertinentes. Et je vous préviens tout de suite, elles ne se trouvent pas du tout là où on les cherche d’habitude. Le trail dérange-t-il vraiment la faune ?
Ce qu’on voit, et ce qu’on ne voit pas
On a tous vécu cette scène. Un chamois lève la tête à cinquante mètres du sentier, il nous regarde arriver, il reste immobile ou s’enfuit. Personnellement j’ai vécu ces réactions très différentes avec des chamois, mais aussi avec des marmottes, avec un bouquetin … bref, ça arrive ! Zulima Tablado et Lukas Jenni ont publié en 2017 une revue qui explique pourquoi cette scène est en réalité trompeuse. Leur idée est de ranger la réaction d’un animal sur quatre niveaux.
La détection. L’animal vous repère, bien avant que vous ne le repériez.
La réponse immédiate. Il fuit, il se met en vigilance, ses hormones de stress montent. C’est le seul niveau que vous voyez.
Le coût. Cette réponse consomme de l’énergie, prend du temps sur l’alimentation, et pousse l’animal vers des secteurs qu’il n’aurait pas choisis.
La population. Si le coût se répète, il finit par se lire sur la survie et la reproduction, donc sur le nombre d’animaux que porte le massif.
Ce que vous voyez depuis le sentier est donc le niveau qui compte le moins. Le chamois qui se remet à brouter plus loin ne prouve rien, parce que la facture se règle aux niveaux 3 et 4, hors de notre champ de vision.
Tablado et Jenni ajoutent que plus on monte dans les niveaux, plus les facteurs qui modulent la réponse s’accumulent. Ils relèveraient de trois familles, à savoir l’activité elle-même, l’animal concerné et le contexte spatio-temporel. C’est pour ça que deux études sur le dérangement peuvent aboutir à des résultats opposés sans qu’aucune des deux ne se trompe.
L’étude du Bargy, la seule du genre
Passons au seul travail à ce jour qui ait mesuré l’effet d’une course sur la faune sauvage. Pascal Marchand est d’ailleurs mon invité dans l’épisode du podcast sur ce sujet. Avec son équipe, à l’Office français de la biodiversité, il a suivi 139 bouquetins équipés de colliers GPS pendant dix ans dans le massif du Bargy, en Haute-Savoie. Ils ont comparé ce que font les animaux les jours de course avec ce qu’ils font aux mêmes dates, dans le même massif, mais les années sans course.
Deux types d’épreuves passent là. D’un côté le Trail du Gypaète, de 600 à 1 270 participants répartis sur quatre courses. De l’autre huit étapes de trois grandes épreuves cyclistes, à savoir le Critérium du Dauphiné Libéré, le Tour de France et le Tour de l’Avenir.
Le trail et son couloir de la peur
Les jours de trail, les bouquetins se redistribuent. En temps normal, 44,6 % de leurs localisations de journée se situent à moins de 500 mètres du tracé. Le jour de la course, il n’y en a plus que 35,6 %, soit une chute de 9 points et une baisse relative de 20 %. Dans la bande des 500 à 1 000 mètres, c’est l’inverse, puisqu’on passe de 29,8 % à 37,4 %. Pour rendre ça concret, imaginez que sur cinq bouquetins qui fréquentaient les abords du sentier, un a quitté la zone.
Les auteurs parlent d’un couloir de peur, c’est-à-dire une bande de terrain que l’animal traite comme dangereuse et qu’il contourne. Ce couloir n’est pas une réaction de surprise, mais une décision anticipée. Les individus qui se trouvaient près du tracé la veille au soir augmentent de 14,2 % la distance qu’ils parcourent par heure en journée. Ils bougent avant, pas pendant.
Résultats de Marchand et al., 2025.
Trois autres résultats méritent le détour. Le jour de la course, les bouquetins proches du tracé sont plus actifs que d’habitude quand ceux qui sont plus loin le sont moins, alors que ce niveau reste constant les jours sans course. Cette baisse d’activité chez les individus éloignés se prolonge la nuit d’après, donc la course s’arrête le soir mais pas ses conséquences. Et malgré tout, l’inclinaison des versants utilisés ne change pas, ce qui veut dire qu’ils s’éloignent sans se réfugier dans les pentes raides qui leur servent normalement d’abri.
Résultats de Marchand et al., 2025.
Qu’en est-il du cyclisme ?
Dans le même massif, avec la même méthode et sur les mêmes animaux, les épreuves cyclistes montrent des effets bien plus limités. Et pourtant, il y a bien plus de monde. Au-delà des 100 à 200 coureurs, il y a les équipes, les suiveurs, les véhicules de logistique et les hélicoptères de retransmission. Il y a surtout des centaines voire des milliers de spectateurs et spectatrices massés le long de la route toute la journée.
Les chiffres sont pourtant sans appel. Les localisations de bouquetins à moins de 500 mètres des routes cyclistes passent seulement de 6,1 % à 5,1 % les jours de course, là où le trail fait chuter la même mesure de 9 points. Et sur les trois indicateurs suivis, à savoir la distance parcourue, le niveau d’activité et la pente utilisée, les auteurs ne relèvent aucune différence notable entre jours de course et jours de référence.
Notez surtout le point de départ de la comparaison. En temps normal, 44,6 % des localisations de bouquetins se situent à moins de 500 mètres du tracé du trail, contre 6,1 % à moins de 500 mètres des routes cyclistes. Le trail passe chez eux, la route non.
Pourquoi ces différences ?
L’explication tient en deux points, et aucun ne concerne le nombre de participants.
Le tracé. Les courses cyclistes suivent les routes, donc elles restent dans un corridor que les bouquetins évitent déjà toute l’année. Le trail emprunte les sentiers d’altitude, donc il entre dans le domaine vital des animaux.
La saison. Les étapes cyclistes tombent en plein été, quand les bouquetins sont déjà montés loin des routes. Le trail, lui, tombe début juin, c’est-à-dire au début de la période de mise bas, qui court jusqu’à mi-juillet et qui est la plus exigeante de l’année pour les femelles.
Le moment compte donc autant que le tracé, et les deux interagissent. Les auteurs posent eux-mêmes la question des conséquences sur la reproduction, sans pouvoir y répondre avec leurs données. Là où il faut nuancer, c’est sur la portée, car un seul massif, une seule espèce et un seul type d’épreuve ont permis ces analyses. Notez enfin que je reviendrai plus loin sur ce que le cyclisme fait de pire, parce que le dérangement de la faune n’est pas le seul poste à regarder.
Pourquoi fuir coûte cher à l’animal
Il nous reste l’objection initiale. Si l’animal s’écarte puis revient plus tard, où est le problème ? Arlettaz et al. ont répondu en 2015 sur un terrain différent, dans les Alpes suisses, en hiver, avec 12 tétras-lyres mâles équipés d’émetteurs radio. Pour rappel, le tétras-lyre passe l’essentiel de la journée hivernale dans un igloo creusé sous la neige, ce qui lui économise énormément de chaleur. Le protocole est un peu brutal, puisque les chercheurs ont délogé chaque oiseau de son igloo une fois par jour, plusieurs jours de suite, avant de mesurer ses hormones de stress, son temps d’alimentation et sa dépense énergétique.
Trois résultats ressortent, et le troisième est le plus important. D’abord, les oiseaux dérangés allongent leur session d’alimentation du soir, ce qui suggère qu’ils cherchent à rattraper une perte. Ensuite, et c’est contre-intuitif, la fuite elle-même ne coûte presque rien. Le vol d’échappée pèse environ 0,2 kilojoule, soit moins de 0,05 % de la dépense quotidienne. Le temps d’alimentation supplémentaire ajoute 0,8 à 0,9 %. Un tétras qui replonge aussitôt dans un nouvel igloo s’en tire donc avec moins de 1 % de dépense en plus.
Le vrai mécanisme est dans le temps passé dehors. L’igloo fait économiser plus de 25 % du métabolisme de repos par grand froid, donc chaque heure à découvert se paie. D’après leur modèle énergétique, un oiseau resté dix heures sans abri par température très basse voit sa dépense quotidienne augmenter de près de 15 %. Pour rendre ça concret, imaginez que quelqu’un vienne vous tirer de votre lit chaque après-midi d’hiver. Courir jusqu’à la porte ne vous coûte rien. Passer le reste de la journée dehors vous coûte l’équivalent de 250 à 375 kilocalories. Ce n’est pas dramatique si vous pouvez manger davantage. Mais, en janvier, à 2 000 mètres d’altitude, il n’y a pas davantage à manger.
Un dernier détail m’a marqué. Les auteurs avaient prévu une phase d’après-dérangement pour vérifier le retour à la normale, et ils écrivent que les valeurs ne sont jamais revenues à leur niveau initial.
Quelques nuances s’imposent. Les chiffres de dépense sortent d’un modèle et non d’une mesure directe, l’échantillon compte 12 oiseaux, et le dérangement expérimental est plus systématique qu’un passage de coureur. Notez surtout que le mécanisme thermique ne se transpose pas tel quel à un bouquetin en juin, qui n’a pas d’igloo à perdre. Chez lui, le coût passe par les postes vus chez Marchand, à savoir la distance parcourue en plus et le temps d’alimentation en moins. Ce que cette étude démontre, ce n’est donc pas l’ampleur du coût dans notre cas, c’est qu’un dérangement bref peut se payer longtemps après que l’animal a cessé de fuir.
Les animaux ne s’habituent-ils pas ?
L’habituation existe, mais elle piège l’animal
Le Trail du Gypaète se tient chaque année depuis 2013, à l’exception de 2020 et 2021. Les bouquetins dérangés ne pourraient-ils pas, à force, s’habituer ? Courbin et ses collègues ont suivi des chamois dans la réserve nationale de chasse et de faune sauvage des Bauges, sur 89 années-individus de GPS, un site choisi parce que la randonnée et la chasse y coexistent.
Deux chiffres de contexte donnent la mesure du problème. L’équipe a analysé les traces GPS de 270 randonneurs, 223 chasseurs et 83 skieurs. Elle a trouvé que les randonneurs passent 97 % de leur temps de journée sur les sentiers, contre 81 % pour les skieurs et 61 % pour les chasseurs. Pour l’animal, le sentier est donc un bon prédicteur du danger. Et sur 1 112 sites de prélèvement recensés depuis 2006, la moitié des chamois tués l’ont été à moins de 200 mètres d’un sentier.
Premier résultat, environ 85 % des chamois pratiquent une migration journalière. Ils s’éloignent des sentiers pendant la journée, quand les humains circulent, et ils s’en rapprochent la nuit. C’est un rythme de vie entier organisé autour de nous. Deuxième résultat, une habituation existe bel et bien, puisque les chamois les plus exposés aux randonneurs et randonneuses effectuent des migrations plus courtes.
Étude de Courbin et al., 2022.
Le problème, c’est que cette habituation est une mauvaise nouvelle. Les chamois les plus habitués pendant la saison de randonnée restent plus tolérants ensuite, pendant la période de chasse. Le chiffre qui matérialise le piège est le suivant. Un chamois situé à 50 mètres d’un sentier la nuit s’en éloigne de 166 mètres le lendemain quand le risque d’être tué est élevé et qu’il croise peu de randonneurs. Quand il est habitué aux randonneurs, il ne s’éloigne plus que de 50 mètres, quel que soit le risque de chasse. Il reste donc pile dans la bande des 200 mètres où tombe la moitié des prélèvements.
Autrement dit, habituer le chamois à notre présence, c’est augmenter les chances de lui raccourcir drastiquement sa durée de vie en lui faisant intégrer que l’homme est inoffensif.
Deux animaux de la même population ne réagissent pas pareil
Il existe aussi de la variabilité à l’intérieur d’une même population, et pas seulement d’une espèce à l’autre. Zenth et son équipe ont travaillé en 2026 dans le parc national du Stelvio, dans les Alpes italiennes, sur une zone d’environ 30 hectares. Ils ont suivi des marmottes alpines, avec 744 observations de comportement anti-prédateur sur 42 individus, 972 relevés d’alimentation sur 52 individus et 101 échantillons de crottes pour doser le cortisol.
Pour rappel, un comportement anti-prédateur c’est tout ce que l’animal fait quand il se croit en danger. Chez la marmotte, les chercheurs en ont retenu trois, à savoir se dresser sur les pattes arrière pour scruter les alentours, siffler pour alerter le groupe, et filer au terrier. Le détail qui peut vous parler, c’est la façon dont ils ont mesuré la fréquentation de chaque territoire. Ils ont utilisé les cartes de chaleur de Strava. Nos traces GPS servent donc désormais à quantifier la pression que nous exerçons sur la faune.
Résultats de Zenth et al., 2026.
Leur résultat demande un peu d’attention. Prenez d’abord une marmotte dont le territoire est peu fréquenté à l’année et dont le terrier est loin du sentier. Le jour où beaucoup de monde passe, elle se dresse plus souvent, elle siffle davantage et elle mange moins. Prenez maintenant une marmotte dont le territoire est très fréquenté toute l’année, ou dont le terrier est collé au sentier. Le jour où beaucoup de monde passe, son comportement ne change pas, et aux fréquentations les plus extrêmes elle se montre même un peu moins vigilante.
Autrement dit, ce n’est pas le nombre de passants du jour qui décide de la réaction, c’est l’histoire de fréquentation du territoire. Une marmotte habituée encaisse une grosse journée sans broncher, quand une marmotte tranquille paie cher exactement la même journée. La tolérance se joue donc en partie à l’échelle du territoire de chaque animal, et peut-être moins à l’échelle de l’espèce ou du massif.
Quelques nuances là aussi. La marmotte n’est pas un ongulé et son mode de vie colonial la rend peu comparable au bouquetin. L’étude porte sur la randonnée et non sur la course. Enfin, les chercheurs ont dosé le cortisol dans les crottes pour voir si la physiologie suivait le comportement, et les valeurs vont dans le même sens, mais la dispersion est trop forte pour que ce résultat tienne statistiquement. Je vous donne donc le volet physiologique comme une piste, et le volet comportemental comme un résultat.
À quelle distance dérange-t-on ?
Vient la question de la distance à partir de laquelle nous dérangeons. Dans leur revue de littérature, Dertien et al. ont analysé en 2021 38 années de recherche et 330 articles, dont seuls 53 proposent un seuil chiffré. Voici les ordres de grandeur qui ressortent, et je les donne comme des ordres de grandeur, pas comme des règles.
Moins de 100 mètres pour les passereaux et les échassiers.
Plus de 400 mètres pour les rapaces, buses et aigles compris.
De 50 à 100 mètres pour les petits rongeurs, et de 40 à 1 000 mètres pour les carnivores et les ongulés.
Un bouquetin ou un cerf peut donc réagir à un kilomètre, c’est-à-dire bien avant que vous ne l’ayez aperçu. Vous ne saurez jamais que vous l’avez dérangé.
Cela dit, il ne faut pas confondre le haut de la fourchette et la règle générale. La distance médiane s’établit à 80 mètres chez les oiseaux et à 77,5 mètres chez les mammifères. Le kilomètre est donc le cas extrême des grands ongulés, et la grande majorité des seuils publiés se situe sous la centaine de mètres.
Résultats de Dertien et al., 2021.
Et notez bien ceci, les auteurs ne trouvent aucune différence significative entre les types d’activité. Marcher, courir ou pédaler ne produit pas, dans les données disponibles, des seuils différents. Attention toutefois à ne pas surinterpréter, parce que ne pas trouver de différence n’est pas la même chose que démontrer qu’il n’y en a pas, surtout quand les auteurs pointent eux-mêmes le manque d’études comparatives. Les médianes ne sont d’ailleurs pas identiques d’une activité à l’autre, avec 111,5 mètres pour les loisirs motorisés chez les oiseaux et la valeur la plus basse pour la randonnée seule. Simplement, l’écart n’atteint pas la significativité. En clair, rien ne permet aujourd’hui d’affirmer qu’un coureur dérange plus qu’un randonneur, et rien ne permet non plus d’affirmer le contraire.
Et si je suis seul et discret, est-ce que ça compte ?
C’est une objection qu’on entend souvent chez les détracteurs des courses de trail. Une course de 1 000 personnes aurait un impact différent de celui d’une personne seule. Bötsch et al. ont mené l’expérience qui répond à cette question, en France, dans la forêt de Chaux, entre Dole et Besançon. C’est un massif de 200 kilomètres carrés, et surtout un endroit où il passait moins d’une personne par mois dans les parcelles étudiées. Chaque parcelle a été coupée en deux moitiés d’environ 4,7 hectares, l’une dérangée et l’autre témoin, du 7 mars au 22 avril, c’est-à-dire pendant l’installation des territoires.
Protocole de Botsch et al., 2017.
Pour rappel, l’installation des territoires est le moment où tout se joue pour un oiseau forestier. À la sortie de l’hiver, chaque mâle choisit une parcelle, la revendique en chantant, la défend contre ses rivaux et y attire une femelle. Ce choix engage toute sa saison de reproduction. Un oiseau qui juge le secteur risqué pendant cette fenêtre ne s’y installe tout simplement pas. Cette étude ne mesure donc pas un échec de nidification, elle mesure une décision d’installation, ce qui passe totalement inaperçu quand on se contente de compter les nids en place au mois de mai.
Attention à la nature du dérangement, il ne s’agit pas d’un coureur qui passe. Deux ou trois personnes parcouraient toute la parcelle en zigzag, sur des lignes espacées de 20 mètres, pendant 42 minutes en moyenne, en diffusant des conversations humaines dans un haut-parleur à 60 décibels. L’opération avait lieu une à trois fois par jour, avec une moyenne de 2,3 passages quotidiens la seconde année.
Le résultat montre que les parcelles dérangées comptaient 15,0 % de territoires en moins et 15,2 % d’espèces en moins que les parcelles témoins. Les plus touchées sont les espèces qui s’envolent de loin, celles qui nichent à découvert et celles qui se nourrissent au-dessus du sol. Cependant, les migrateurs de longue distance n’ont rien subi, tout simplement parce qu’ils sont arrivés après la fin de l’expérience.
Là où il faut nuancer, c’est sur la transposition, car quarante-cinq minutes de ratissage sonorisé, ce n’est pas votre sortie du mardi matin. Cette étude ne dit donc pas qu’un coureur de plus sur un sentier déjà fréquenté change quoi que ce soit. Elle dit que commencer à passer régulièrement dans un secteur qui ne voyait personne diminue de 15 % la communauté d’oiseaux, et qu’un mois et demi au mauvais moment suffit. En pratique, ce résultat vise l’ouverture d’un nouveau tracé, officiel ou non, le contournement d’une portion boueuse qui devient peu à peu une sente, ou une course qui déplace son parcours dans un vallon jusque-là tranquille.
Le trou dans la littérature, la nuit
Il reste un angle mort, celui de la nuit. Gaynor et al. ont publié en 2018 une méta-analyse rassemblant 76 études portant sur 62 espèces de mammifères de plus d’un kilo, sur six continents, de l’opossum commun à l’éléphant d’Afrique, pour 141 mesures d’effet.
En présence humaine, les mammifères multiplient leur activité nocturne par 1,36. Un animal qui répartissait son activité à parts égales entre le jour et la nuit passe à 68 % d’activité nocturne, et 83 % des 141 mesures vont dans ce sens. Les auteurs ont aussi classé les études par type d’activité humaine. La randonnée et la marche constituent la catégorie la plus représentée de toute la méta-analyse, avec 58 mesures d’effet, soit davantage que les activités létales qui en comptent 38. Et surtout, les activités non létales produisent des décalages comparables à ceux des activités létales. Leur conclusion est directe. Les animaux nous perçoivent comme une menace, même quand nous ne représentons aucun danger réel.
Les auteurs rappellent aussi que les animaux dérangés réduisent leur activité totale sur 24 heures, en se reposant davantage et en se nourrissant moins. Ils ne font donc pas la nuit ce qu’ils faisaient le jour, ils en font moins au total.
On arrive au trou dans la raquette. Personne n’a jamais étudié le passage nocturne d’un ultra. C’est pourtant la signature de la discipline, avec les frontales, les voix, les encouragements aux ravitaillements, et un flux de coureurs et de coureuses qui s’étale sur toute la nuit. Or la nuit est précisément la fenêtre vers laquelle la faune se replie pour nous éviter.
Souvenez-vous d’ailleurs de ce qu’a mesuré Marchand au Bargy, à savoir un effet du trail qui débordait sur la nuit suivante, alors même que les coureurs étaient rentrés depuis longtemps. Ajoutez-y les 68 % de Gaynor, et vous obtenez une hypothèse que personne n’a testée. Un ultra qui traverse un massif à trois heures du matin arrive peut-être au pire moment possible. Or nous n’avons aucune donnée pour dire ce que ça coûte, ni pour réfléchir aux meilleures façons de faire cohabiter ultra-trail et faune.
Le trail abîme-t-il les sentiers et la flore ?
Combien de passages faut-il pour créer un sentier ?
Cette question trouve une réponse dans une étude de piétinement menée sur quatre ans par Whinam et Chilcott en Tasmanie occidentale. Les chercheuses ont choisi trois milieux d’altitude vierges, sans trace de passage et sans sentier préexistant, à savoir une pelouse alpine plate, une pelouse alpine en pente et une lande à buttongrass en pente. Sur chaque site, elles ont délimité des couloirs de 10 mètres de long sur 1,5 mètre de large, et elles les ont piétinés 0, 30, 100 et 500 fois par an.
Les seuils qui en sortent sont étonnamment bas.
Une sente visible apparaît dès 30 à 100 passages par an.
Un sentier constitué se forme entre 100 et 500 passages par an.
Sur la pelouse alpine plate, le seuil apparait dès 200 passages.
Les coussinets végétaux, ces plantes en forme de dôme compact, encaissent jusqu’à 500 passages avant de céder.
Deux détails changent la lecture de ces chiffres. Le premier concerne le calendrier de la dégradation. La perte de couvert végétal ne culmine pas au moment du piétinement, mais 6 à 12 mois plus tard. Autrement dit, ce que vous voyez en repartant de votre sortie n’est pas le bilan, c’est le début. Le second concerne la réparation. Deux ans après l’arrêt total du piétinement, une petite récupération apparaît sur les couloirs à 30 et 100 passages. Sur les couloirs à 500 passages, il n’y a aucune trace de récupération.
Il faut savoir que la tourbe de ce milieu se forme au rythme de 1 à 2 centimètres tous les mille ans. Quand ce sol est entamé, ce n’est pas une saison qu’il faut pour le refaire. Pendant la saison 2000-2001, 605 personnes au total ont parcouru ce massif. Le traitement le plus destructeur de l’expérience, celui des 500 passages annuels, correspond donc à peu près à la fréquentation réelle de la zone sur une année entière. Une course de 1 000 coureurs et coureuses franchit ce seuil en une matinée.
Bien que dans cette région, la végétation figure parmi les plus lentes à se reconstituer au monde, le principe se transpose chez nous.
Résultats de Whinam et Chilcott, 2003.
Ce qu’une course fait vraiment à un sentier
En 2015, Ng et al. ont mené le seul travail avant-après que je connaisse sur une course réelle. Ils ont suivi une course de 50 kilomètres qui a réuni 423 participants et participantes. Ils ont mesuré le sentier trois semaines avant l’épreuve, le lendemain, puis à intervalles réguliers pendant sept mois. Ils ont comparé ce dernier avec un sentier témoin voisin, non emprunté par la course.
Trois résultats ressortent. Dans un premier temps, ce qui s’abîme se répare. Le creusement du sentier est passé de 3,0 à 4,6 centimètres après la course. Il est ensuite redescendu à 4,1 centimètres au bout d’un mois, puis à 3,3 centimètres après sept mois, soit un retour à un niveau comparable au témoin. Ensuite, la largeur du sentier n’avait pas augmenté significativement le lendemain, en passant de 40,7 à 46,8 centimètres. Mais elle a continué de s’élargir jusqu’à 50,0 centimètres un mois plus tard, soit près d’un quart de largeur en plus.
Résultats de Ng et al., 2018.
Enfin, le diamètre moyen des agrégats de sol, c’est-à-dire des petites mottes qui donnent sa structure à la terre, est tombé de 2,49 à 2,26 millimètres le lendemain de la course. Il est ensuite descendu à 2,13 après un mois, puis à 2,08. Le sentier témoin, lui, n’a pas bougé. Après une course de trail, la structure du sol se dégrade donc lentement et sans retour, pendant que le creusement se referme.
La bonne nouvelle c’est que les auteurs n’ont trouvé aucun sentier parallèle ni aucune sente perpendiculaire créés par les coureurs et les coureuses, et ils l’attribuent au règlement de l’épreuve, qui imposait de rester sur le tracé. Le balisage et la règle fonctionnent donc, quand ils existent et qu’on les respecte. Reste la question de la transposition de ces résultats à des courses avec 1000, 2000, 3000 athlètes.
Le vrai problème, c’est le hors-sentier
Le vrai problème qui reste, c’est le hors-sentier. Barros et Pickering ont cartographié la vallée de Horcones dans les Andes argentines. Sur 237 hectares relevés, elles ont trouvé plus de 19 kilomètres de sentiers, dont 94 % sont informels, c’est-à-dire créés par l’usage et non par un aménagement. La vallée ne compte que 2 kilomètres de sentiers officiels. Le bilan est lourd :
11,5 hectares de végétation détruits directement par ces sentiers.
Les pelouses d’altitude fragmentées en 21 morceaux, les steppes en 68 morceaux.
Sur 102 placettes tirées au hasard en dehors des sentiers, 81 % montrent des signes de dégradation.
Au total, 90 % de la vallée porte des dommages liés à la fréquentation.
La destruction directe ne représente que 11,5 hectares sur 237, soit moins de 5 % de la surface examinée. Et pourtant, 90 % de la vallée est abîmée, parce que la fragmentation et le piétinement diffus débordent très largement de l’emprise des sentiers eux-mêmes. Alors, les dégâts sont attribués aux randonneurs et randonneuses, mais aussi aux animaux de bât, c’est-à-dire aux mules qui portent le matériel des expéditions, mais que porteraient-ils s’il n’y avait pas de touristes ?
Résultats de Barros et al., 2017.
Ce qu’on transporte sans le savoir
Jusqu’ici nous avons parlé de ce que nous faisons à la montagne en la traversant. Voyons maintenant ce que nous y déposons.
Des graines exotiques dans nos chaussures
Avant quatre courses organisées dans le parc national de Garden Route, en Afrique du Sud, Smith et Kraaij ont brossé les chaussures de 682 coureurs et coureuses, puis ils ont mis le contenu à germer sous serre. Le résultat est parlant. 152 plantules ont poussé, appartenant à 33 espèces et 9 familles. 45 % des espèces et 82 % des individus étaient étrangers à ce milieu, et 97 % des espèces identifiées sont considérées comme des mauvaises herbes ailleurs dans le monde.
Chaque course a apporté en moyenne 11 espèces, dont 6 étrangères au milieu. L’espèce la plus abondante était le pâturin annuel, cette petite graminée qu’on trouve sur toutes les pelouses d’Europe. Ce sont des espèces qui voyagent bien et qui s’installent facilement, et ce n’est pas un hasard si ce sont elles qu’on retrouve dans nos crampons.
De plus, sur les 302 questionnaires remplis, 80 % des participants et participantes reconnaissaient que les coureurs peuvent transporter des graines. Moins de la moitié nettoyaient leurs chaussures régulièrement. Souvenez-vous de Gruas, en introduction. Le problème n’est pas l’ignorance, c’est l’écart entre ce qu’on sait et ce qu’on fait.
Les microplastiques de nos semelles et de nos vêtements
Forster et ses collègues en 2023 ont quant à eux mesuré ce que nous semons en courant. Ils ont combiné une expérience contrôlée et deux courses réelles en Nouvelle-Galles du Sud, en Australie, avec des relevés avant, après, et sur un tracé témoin. L’expérience contrôlée donne d’abord une hiérarchie du matériel. Les collants de running et les semelles en gomme tendre relâchent davantage de microplastiques que les tee-shirts et les gommes dures.
Sur les courses réelles, voici les émissions mesurées, par mètre de sentier et par coureur.
Semelles, de 0,3 à 0,9 microplastique.
Vêtements, de 0,7 à 2,0 fibres.
Les fibres représentent 63 à 69 % du total.
Les portions en pente et les surfaces rocheuses reçoivent plus de dépôt que les portions plates et les sols meubles. Vous l’avez compris, plus ça frotte, plus ça dépose. Les polymères dominants sont le polyuréthane, le PET et le polyamide, c’est-à-dire précisément les matières de nos semelles intermédiaires, de nos tee-shirts techniques et de nos collants.
Résultats de Forster et al., 2023.
Mais gardons la mesure
Ces chiffres ne veulent rien dire sans point de comparaison, et la même équipe l’a mesuré dans une seconde étude. Un sentier de ces réserves porte en fait déjà entre 162 et 169 microplastiques par mètre linéaire, avant qu’aucune course n’y passe. Et il en reçoit 17,4 par mètre carré et par jour par simple retombée atmosphérique, dont 84 % de fibres, qui viennent du textile et du trafic de toute la région.
Un coureur dépose 1 à 2,9 microplastiques par mètre. Sur un sentier d’un mètre de large, une journée de retombées atmosphériques en dépose 17,4. Il faut donc entre 6 et 17 coureurs pour égaler ce que le ciel dépose en une seule journée. Prenez maintenant une course de 1 000 personnes. Elle dépose sur chaque mètre de son tracé l’équivalent de deux à cinq mois de retombées atmosphériques, en une matinée. Pour une course de 2 000 voire 3 000 personnes, faites le calcul.
À l’échelle du coureur isolé, la contribution est marginale. À l’échelle d’une course, elle ne l’est plus du tout. Les auteurs proposent d’ailleurs trois leviers pour limiter notre impact. Le premier consiste à dévier le passage loin des zones sensibles, et le deuxième à plafonner le nombre de participants, donc à réduire la quantité d’athlètes dans les sas de départ. Le troisième consiste à développer des textiles et des gommes plus résistants à l’abrasion.
Le poids que personne ne regarde
Le chiffre qui déplace tout le débat
Difficile de parler de l’impact du trail sur la faune et la flore de montagne sans aborder son impact carbone, qui affectera indirectement mais inévitablement ces deux sphères. Bae et McCullough ont publié en 2025 une revue systématique de 50 études parues entre 1993 et 2023 sur les émissions carbone des événements sportifs.
Pour comprendre leur résultat, il faut définir trois termes, à savoir les scopes. Le scope 1 désigne l’impact de l’organisateur lui-même, par exemple l’impact carbone des groupes électrogènes. Le scope 2 désigne l’énergie qu’il achète et l’impact de cette dernière. Le scope 3 désigne tout le reste, c’est-à-dire ce qui se produit à cause de l’événement mais hors du contrôle de l’organisation.
Leur conclusion est extrêmement simple. Le scope 3 dépasse la plupart du temps les scopes 1 et 2 réunis. Les quatre sources principales d’impacts carbones d’un événement sont les déplacements des participants et des spectateurs vers le lieu, la consommation d’énergie des sites, l’hébergement et l’alimentation (dont il est facile de réduire l’impact carbone, au passage). Notons que beaucoup d’estimations de ces études reposent sur des inférences plutôt que sur des données mesurées directement, parce que l’organisateur n’a justement pas la main sur ces postes.
Les sports de nature arrivent en tête, et ce n’est pas une surprise
Au niveau individuel, Wicker a interrogé environ 6 500 pratiquants de 20 sports différents. Tous les chiffres qui suivent sont par personne et par an, et ils ne comptent que les déplacements liés à la pratique sportive. L’empreinte moyenne atteint 844 kg de CO2 équivalent, mais la moyenne cache l’essentiel.
Sports collectifs et de raquette, 309,7 kg par personne et par an.
Sports individuels, 1 006,5 kg.
Sports de nature, 1 455,2 kg, toujours pour les déplacements.
Un pratiquant de sport de nature émet donc près de cinq fois plus qu’un joueur de sport collectif, uniquement par les déplacements liés à sa pratique.
Wicker a aussi mesuré la conscience environnementale déclarée, et les pratiquants de sports de nature obtiennent le score le plus élevé des trois. Ce sont donc paradoxalement les plus conscients, mais aussi ceux qui émettent le plus. Pire, cette conscience réduit significativement l’empreinte dans les sports individuels chez ceux qui la démontrent, alors qu’elle n’a aucun effet dans les sports de nature.
Wicker parle d’un écart entre les croyances et l’action, et il l’explique par une hypothèse simple. La conscience environnementale change nos comportements quand ils coûtent peu, comme trier ses déchets. Elle ne les change plus quand ils coûtent cher, comme renoncer à la voiture pour aller courir, changer son lieu de pratique, ou renoncer à une course trop loin de chez soi.
Qu’est-ce qui prédit vraiment l’empreinte d’un coureur ?
Grofelnik et ses collègues ont posé la question sur une course, en interrogeant 209 des 988 participants d’un 100 Miles connu à Istria. Ces derniers avaient parcouru en moyenne 414 kilomètres pour venir, soit 828 kilomètres aller-retour, et le plus lointain en a fait près de 8 000. L’empreinte du seul trajet atteint presque 100 kg de CO2 par participant. Au niveau individuel, trois facteurs la font croître, à savoir l’éloignement du domicile, le revenu et l’expérience dans la discipline. Deux la font baisser, à savoir le nombre de passagers par véhicule et l’âge, les plus âgés émettant moins que les plus jeunes. Et trois n’ont aucun effet mesurable, à savoir le niveau d’éducation, le genre, et la conscience environnementale déclarée.
Un détail de cette étude mérite toute votre attention, parce qu’il en fixe la portée. Neuf participants sur dix sont venus en voiture. Seuls 8 % ont pris l’avion, et 2 % sont venus à pied parce qu’ils habitaient sur place. Quarante pour cent venaient de l’étranger, mais d’un étranger accessible en voiture, à savoir la Slovénie, l’Italie, la Tchéquie, l’Allemagne, la Hongrie, l’Autriche et la Pologne.
Ces 100 kg sont donc une empreinte de course régionale, presque entièrement routière. Gardez ce chiffre en tête pour la suite, parce que le bilan que nous allons voir maintenant raconte ce qui se passe quand l’avion entre dans l’équation. Et c’est assez fou, deux échantillons sans aucun rapport permettent le même constat. Ce que nous pensons du climat ne prédit rien de notre empreinte sportive. Ce qui la prédit, c’est la distance qu’on parcourt pour se rendre sur l’événement, et des facteurs liés au mode de déplacement comme le nombre de personnes dans la voiture.
Ce que dit le bilan de l’UTMB
Récemment, l’UTMB Mont-Blanc a eu la transparence de publier un bilan pour son édition 2024, qui accueillait environ 10 000 coureurs et coureuses.
18 600 tonnes de CO2 au total.
88 % de ce bilan viennent des transports
86 % du total viennent des seuls trajets aller-retour des participants et de leurs accompagnants. Les deux points restants couvrent donc tous les autres transports, logistique de l’organisation comprise.
L’avion représente à lui seul 85 % des émissions de transport, lesquelles pèsent déjà 88 % du bilan.
Graphique à produire. Un diagramme en secteurs du bilan UTMB 2024, avec les 88 % de transport dont 86 % pour les trajets aller-retour des participants, et le reste du bilan. Une variante plus frappante consiste à isoler la part de l’avion, soit environ trois quarts de l’empreinte totale de l’événement. Ces chiffres sont publics, donc le graphique t’appartient. Légende, « D’après le bilan carbone UTMB Mont-Blanc, édition 2024 ».
Autrement dit, environ trois quarts de l’empreinte totale de l’événement sont induits par les vols des coureurs et de leurs proches. Le dossard, le balisage, les ravitaillements et les déchets représentent une fraction dérisoire à côté.
Et voilà ce qui rend la comparaison avec l’Istrie si parlante. Le trajet moyen d’un participant croate pèse 95 kg de CO2, celui d’un participant de l’UTMB en pèse près de vingt fois plus. Ce n’est pas la distance seule qui explique l’écart, c’est l’avion.
L’organisateur vise d’ailleurs une réduction de 20 % d’ici 2030, avec des mesures appliquées dès 2026, dont 30 % de chances supplémentaires au tirage au sort pour celles et ceux qui acceptent un trajet moins carboné. Personnellement, je serais intéressé par la publication du même genre de bilan par Les Templiers, la Diagonale des Fous, ou encore la SaintéLyon. On regarde souvent l’UTMB, qui a fait le travail. Mais ce genre d’estimation devrait aussi venir des autres événements majeurs et massifs du calendrier trail. Pour rappel Les Templiers, c’est 13 000 athlètes au total donc plus que l’UTMB.
Et le matériel dans tout ça ?
Vient enfin la question du matériel. Cheah et ses collègues ont réalisé une analyse de cycle de vie complète et précise. Une paire de chaussures de running en matériaux synthétiques pèserait environ 14 kg de CO2 équivalent, dont 68 % viennent de la fabrication et 29 % du traitement des matériaux.
Ces deux postes totalisent 97 %, les 3% restants étant le transport et la fin de vie. Trois raisons expliquent ce quasi-néant. Une chaussure ne consomme aucune énergie pendant qu’on l’utilise. Elle est légère, donc son transport maritime pèse peu par paire. Et les auteurs ont fait l’hypothèse qu’on lave une paire trois fois au maximum dans sa vie, avant qu’elle ne finisse en décharge dans huit cas sur dix.
Résultats de Cheah et al., 2013.
Personnellement, je trouve que ça ne veut pas dire grand chose 14 kg de CO2 équivalent, donc mettons cette valeur en perspective.
Une paire de chaussures équivaut à environ 75 kilomètres de voiture en solo, soit un aller-retour de 38 kilomètres, de chez vous au départ d’un sentier, ou de chez vous au travail.
Rapporté au kilomètre couru, une paire qui tient 800 kilomètres (ce qui est une autonomie élevée en 2026, c’est vrai) revient à 17 grammes de CO2 par kilomètre. Une sortie de 15 kilomètres sur les sentiers avec 30 kilomètres dans la voiture aller-retour ajoute à elle seule environ 366 grammes par kilomètre couru. Le trajet pour aller courir pèse donc une vingtaine de fois plus lourd que la chaussure qui vous permet de courir.
Aller courir un course à l’étranger une seule fois coûte plus cher que sept ans de chaussures. Le trajet aller-retour moyen d’un participant du 100 Miles d’Istria pèse 95 kg de CO2, quand la fabrication d’une paire neuve en pèse 14. Si vous achetez deux paires par an, ce déplacement unique équivaut donc à près de 4 ans de chaussures.
À l’échelle de l’UTMB, 18 600 tonnes rapportées à 10 000 coureurs donnent environ 1,9 tonne par personne, soit l’équivalent carbone de 130 paires de chaussures par participant à l’événement. Ce bilan inclut les accompagnants, donc l’attribution par coureur reste approximative.
Pourquoi on voit toujours l’impact des autres
Le trail est-il pire que les autres usages de la montagne ?
Je sais, en rédigeant cet article que c’est la première chose qu’on va me dire en commentaire etc. Ouais mais les VTTistes, ouais mais les randonneurs, ouais mais les skieurs … Ok, regardons un peu tout ça.
Patthey et ses collègues ont comparé 30 sites des Alpes suisses, dont 15 naturels et 15 stations de ski, en comptant au printemps les coqs de tétras-lyre en parade. Après contrôle de l’effet de l’habitat, la densité de remontées mécaniques est associée à une réduction moyenne de 36 % de l’abondance locale. Aucune étude sur le trail n’approche cet ordre de grandeur, et il faut le dire clairement, l’impact des remontées mécaniques pour le ski de piste est une catastrophe pour la faune.
Dans cette même étude, la chasse n’a aucun effet décelable sur l’abondance des tétras. Ce n’est pourtant pas faute d’être chassés, puisque les coqs le sont encore à l’automne dans certains cantons suisses. Les auteurs ont d’ailleurs mesuré la pression de chasse à partir des tableaux de nombres d’individus réellement tués.
Leur explication est ailleurs, et elle est intéressante. Avec 104 à 187 coqs éliminés par an sur 3 000 kilomètres carrés, le niveau de chasse reste assez faible. Il ne produit alors qu’une mortalité dite compensatoire, c’est-à-dire que les oiseaux tués seraient de toute façon morts d’autre chose. Les auteurs précisent d’ailleurs qu’au Royaume-Uni, avec un régime de chasse différent, la même activité s’est révélée additive et a bien fait baisser les populations.
Résultats de Patthey et al., 2008.
Pour rappel, Courbin et ses collègues montraient de leur côté que chez les chamois, la chasse et la randonnée interagissaient, et que l’habituation aux randonneurs augmentait le risque d’être tué. Autrement dit, la même activité humaine n’a pas du tout le même poids selon l’espèce, le territoire et l’intensité. C’est exactement ce que Tablado et Jenni annonçaient au début de cet article.
Et nos goodies à nous ?
Parallèlement, à chaque édition du Tour de France, plus de 18 millions d’objets promotionnels sont jetés depuis des véhicules en mouvement, selon des chiffres de presse et d’organisateur qui varient d’une source à l’autre. C’est facile à condamner.
Maintenant, on peut aussi ouvrir notre placard et regarder les sacs, le tee-shirt finisher, la médaille et les échantillons ramassés au salon, etc. On peut aussi regarder la viande, comme le saucisson et le jambon, souvent présents aux ravitos trail. Dans la sphère de l’alimentation, sa production compte parmi les plus importantes sources d’émissions carbone.
Le biais que la science a déjà mesuré
De plus, on l’a déjà dit, mais les usagers sont biaisés. Dans l’étude de Taylor et Knight, publiée en 2003, 50 % des personnes interrogées estimaient que les loisirs n’avaient pas d’effet négatif sur la faune. Elles jugeaient acceptable d’approcher les animaux bien plus près que ce que les données autorisent. Et surtout, elles attribuaient le stress de la faune aux autres groupes d’usagers plutôt qu’à elles-mêmes. Notez au passage que cette étude ne trouve, elle non plus, aucune différence de réaction des animaux entre randonneurs et vététistes.
On pourrait continuer des heures à faire plein de comparatifs entre le trail, et d’autres pratiques de montagne, mais l’herbe n’est pas moins verte ailleurs. Au regard des données disponibles, de manière absolue, l’impact du trail sur la faune, la flore, et l’environnement existe et a un poids indéniable, qu’on peut certainement réduire. De manière relative, quand on regarde le tableau entier, ça me semble être une illusion de penser que le trail est mieux ou pire que les autres loisirs outdoor. La seule différence que j’accepte d’entendre, c’est que la chasse est la seule à, en plus, tuer les bêtes directement, ce que le trail, le VTT, la randonnée, etc, ne fait pas.
Que retenir, et que faire concrètement ?
Ce que dit vraiment la science
Sur la faune. Le dérangement ne se lit pas dans la fuite, il se lit dans ce qu’elle coûte ensuite. Un bouquetin qui s’écarte du tracé dès la veille, un chamois qui organise sa journée entière autour des sentiers, un tétras qui reste dehors par grand froid, tous paient une facture invisible depuis le sentier. Et cette facture dépend moins du nombre de passants que du moment et de l’endroit.
Sur les sentiers et la flore. Ce qui se voit se répare, et ce qui se répare mal ne se voit pas. Le creusement d’un sentier se referme en quelques mois, la structure du sol non. Et le vrai dégât n’est pas sur le sentier, il est juste à côté, dans les sentes que créent les contournements, c’est-à-dire les hors-sentiers.
Sur le carbone. Le trajet écrase tout le reste. À l’UTMB, l’avion des coureurs et de leurs proches pèse à lui seul environ trois quarts de l’empreinte de l’événement, et votre paire de chaussures pèse une vingtaine de fois moins que la route pour aller courir.
Ce qui change vraiment, pour vous
Cet article m’a donné envie de faire un classement, par ordre d’importance, avec les bonnes échelles en tête grâce à la littérature, des comportements à changer en priorité, et ceux qui peuvent être changés plus tard.
Le trajet, très loin devant. Covoiturer, prendre le train, choisir des courses accessibles sans avion. Aucun autre geste de cette liste n’approche ce levier.
Rester sur le sentier, y compris dans les virages, les raccourcis etc. C’est le seul geste qui protège à la fois le sol, la flore et la faune.
Choisir son moment et son secteur. Il est possible de consulter les zones de sensibilité de Biodiv’Sports avant de partir, directement ou via les applications qui les relaient, comme Visorando, Camptocamp, Whympr, Skitour ou Geotrek. Décalez vos sorties au printemps dans les secteurs de mise bas, et évitez l’aube et le crépuscule là où vivent des ongulés.
La nuit, modérez la frontale et la voix. Personne ne l’a mesuré sur un ultra, mais c’est précisément la fenêtre vers laquelle la faune se replie pour nous éviter.
Brossez vos chaussures avant un déplacement lointain, et surtout avant une course en espace protégé.
Gardez vos chaussures le plus longtemps possible, en sachant que ce geste pèse peu. Une seule sortie lointaine en voiture, ou quelques trajets en voiture au lieu du transport en commun, rendent dérisoire l’impact carbone de vos chaussures.
Ce que les organisateurs peuvent faire
Maintenant concernant les organisations, les auteurs des études formulent plusieurs recommandations, que je complète.
Choisir la date et le tracé avant tout le reste. C’est le résultat central de Marchand et de son équipe. Un trail au début de la mise bas, dans le domaine saisonnier d’une espèce, coûte beaucoup plus qu’une épreuve placée hors de cette fenêtre, à effectif identique. C’est le levier le plus puissant de toute cette liste.
Dévier le tracé autour des zones sensibles, plafonner les effectifs voire les réduire selon les courses, et pousser les fabricants sur la résistance à l’abrasion. Ce sont les trois recommandations de Forster et de ses collègues.
Réduire la distance à parcourir. Grofelnik et son équipe proposent des épreuves plus régionales, des navettes pour celles et ceux qui arrivent en avion, et une plateforme de covoiturage. L’UTMB accorde de son côté, dès l’édition 2026, un bonus de 30 % de chances au tirage au sort à qui accepte un trajet moins carboné. Le Marathon du Mont-Blanc va plus loin encore, puisqu’il a réservé 40 % de ses dossards aux participants venant en train dès l’édition 2025. Ce n’est pas un bonus de probabilité, c’est un quota. Et son bilan indique que le transport représentait aussi 96 % de son empreinte carbone.
Imposer le balisage et le faire respecter. Chez Ng et ses collègues, le règlement obligeant à rester sur le tracé a suffi pour qu’aucune sente parallèle n’apparaisse pendant la course.
Éliminer les aliments à fort impact carbone des ravitaillements, comme la charcuterie et le fromage.
Publier un bilan carbone. L’UTMB l’a fait. Les autres grandes épreuves du calendrier ne l’ont pas encore fait. Sans vrais chiffres en main, on ne peut pas améliorer les pratiques.
Ce que la science ne sait pas encore, et une mise en garde pour finir
Il me reste à vous dire ce que cet article ne peut pas vous dire. Aucune étude au monde ne mesure l’effet d’une course sur une population animale, et Marchand pose lui-même la question sans pouvoir y répondre avec ses données. Personne n’a davantage quantifié les effets cumulés de plusieurs éditions successives sur un même massif, alors que c’est la situation de presque tous les trails installés. Personne n’a comparé expérimentalement un coureur et un randonneur non plus, et le résultat est troublant, puisque deux études de cet article cherchent une différence entre marcher, courir et pédaler sans en trouver. Le passage nocturne d’un ultra n’a jamais été étudié, alors que c’est la signature même de la discipline et que la nuit est précisément la fenêtre vers laquelle la faune se replie pour nous éviter.
Enfin, les effets écotoxicologiques des microplastiques déposés sur les sentiers restent inconnus en conditions naturelles, ce qui veut dire qu’on sait aujourd’hui les compter sans savoir les évaluer. Ces trous ne sont pas une excuse, ils sont une consigne de prudence dans les deux sens. Ils interdisent d’affirmer que le trail détruit la montagne, et ils interdisent tout autant d’affirmer qu’il ne lui fait rien.
Ce qui m’amène à la seule chose que j’aimerais vraiment que vous reteniez. Cet article n’est pas un procès du trail, et il ne doit surtout pas devenir un permis. Le risque symétrique existe, celui de refermer cette page rassuré parce que les remontées mécaniques pèsent plus lourd, ou parce que la chasse tue directement. C’est exactement le réflexe que Taylor et Knight ont mesuré il y a plus de vingt ans, chez des usagers qui attribuaient le stress de la faune à tous les groupes sauf au leur, et on doit l’éviter.
Références bibliographiques
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Références scientifiques
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Sources non académiques
Ces sources ne sont pas relues par les pairs. Elles sont citées comme des déclarations d’organisateurs ou comme des chiffres de presse, et signalées comme telles dans le corps de l’article.
Amaury Sport Organisation. (s. d.). Caravane publicitaire du Tour de France. Chiffres de presse et d’organisateur, non consolidés.
Ligue pour la protection des oiseaux. (s. d.). Biodiv’Sports. Dispositif national de partage des zones de sensibilité pour la faune, relayé par Visorando, Camptocamp, Whympr, Skitour, Geotrek et UtagawaVTT.